Sylvie Bermann : « En diplomatie, la France a souvent un effet d’entraînement »

Publié le :

13 mars 2026
De 2020 à 2026, l’ambassadeur de France Sylvie Bermann a présidé le conseil d’administration de l’IHEDN. Dans cet entretien au long cours, l’ancienne plénipotentiaire à Pékin, Londres puis Moscou revient sur l’évolution du contexte géopolitique pendant ces années et la manière dont l’Institut s’y est adapté.
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Sinophone, formée à la Sorbonne, à l’INALCO, à Sciences Po Paris et à l’université des langues et des cultures de Pékin, Sylvie Bermann est une diplomate habituée aux premières : première femme ambassadeur de France dans un pays membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la Chine de 2011 à 2014, elle l’a encore été au Royaume-Uni (2014-2017) puis en Russie (2017-2019). En 2019, elle a été la première femme élevée à la dignité d’ambassadeur de France.

Par décret du 24 janvier 2020, Sylvie Bermann a été nommée présidente du conseil d’administration de l’IHEDN, fonction qu’elle a remplie durant deux mandats, jusqu’au 23 janvier 2026. Le 24 janvier, l’ambassadeur de France Pierre Lévy lui a succédé – comme il l’avait fait en tant qu’ambassadeur à Moscou de 2019 à 2024.

Auteur de plusieurs livres, Sylvie Bermann a publié en 2025 « L’Ours et le Dragon », dans lequel elle retrace les relations entre la Russie et la Chine, aux éditions Tallandier. Deux pays qu’elle évoque beaucoup, ainsi que leurs chefs d’État Vladimir Poutine et Xi Jinping, dans cet entretien réalisé fin janvier 2026.

DEPUIS 2020, LE MONDE A CONNU LE COVID-19 PUIS DIFFÉRENTS CONFLITS À L’IMPACT PLANÉTAIRE, COMME EN UKRAINE OU AU PROCHE-ORIENT. CETTE DÉCENNIE MARQUE-T-ELLE L’ENTRÉE DANS UNE NOUVELLE ÈRE ?

Oui, je pense qu’on est véritablement dans une ère de rupture, qui a commencé justement au moment où j’ai pris mes fonctions à la tête du conseil d’administration de l’IHEDN, avec la crise sanitaire. Cela a effectivement été un choc pour le monde entier, une crise mondiale dont nous n’avons pas encore mesuré les conséquences, à mon sens. Une fois que cela a été terminé, on a voulu oublier, mais je pense que cela a été un enfermement d’un certain nombre de pays.

Il y a eu la gestion erratique du premier mandat de Donald Trump. L’Europe a essayé, elle, au contraire, de définir une politique sanitaire qui n’existait pas dans les traités. Elle l’a fait assez rapidement, mais les conséquences à plus long terme, ce sont des relations de défiance entre les États.

Ensuite, il y a eu le repli sur soi de chacun des pays. Et je pense que les effets sur Vladimir Poutine sont largement à l’origine de l’agression en Ukraine, parce qu’il avait auparavant avoué avoir peur des maladies contagieuses. Il s’est enfermé à la fois géographiquement (il ne voyait plus personne), et psychiquement.

Les hommes d’affaires ne pouvaient plus le voir, les libéraux non plus, parce qu’il avait trop peur du virus, et qu’il exigeait qu’un oligarque s’isole pendant 15 jours avant de pouvoir le rencontrer, presque en criant au fond d’une salle. Ce n’est pas propice à la discussion et à la réflexion. Il n’a plus vu qu’un cercle très restreint de gens, et a été plus réceptif à ce que certains lui ont proposé – en l’occurrence, il s’agirait des frères Iouri et Mikhaïl Kovaltchouk.

EN 2022, « POUTINE PENSAIT À PRÉPARER SON HÉRITAGE »

Poutine avait 70 ans, il pensait à préparer son héritage, et la « récupération » de l’Ukraine semblait possible, sachant que Zelensky à ce moment-là était très impopulaire, et que les Américains s’étaient retirés de manière pitoyable d’Afghanistan. L’idée était que l’Occident étant affaibli, il n’y aurait pas d’intervention. Et puis il a commencé à écrire des textes sur l’Ukraine et la Russie formant un seul pays. À ce moment-là, Poutine n’avait plus de contradictions, plus de dialogues, et en plus de cela, toutes ses activités nationales et internationales étaient arrêtées.

En Chine, on a vu l’enfermement au moment du Covid. La méfiance du monde entier à l’égard de la Chine a commencé aussi à ce moment-là. Donc vraiment, je crois qu’il faudra revenir à cette crise au-delà de ses effets immédiats.

Le Covid a eu d’autres conséquences, en interne pour chaque pays, sur l’isolement des gens de manière générale, qui n’ont plus envie de revenir au bureau, qui préfèrent travailler de chez eux. La liberté individuelle chère aux sociétés occidentales a dérivé vers l’individualisme. Cet individualisme a d’ailleurs été dénoncé par les Asiatiques, pas seulement les Chinois : le refus de porter des masques, de se vacciner, etc.

Voilà pour la crise du Covid. Et l’autre élément constitutif de cette rupture, c’est l’invasion de l’Ukraine par un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies : une guerre de haute intensité en Europe qui a constitué un choc majeur. Ce choc a aussi révélé une division entre ce qu’on a appelé plus tard le Sud global, et l’Occident…

La période actuelle fait penser à la célèbre phrase d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DES ÉTATS-UNIS DEPUIS LE RETOUR AU POUVOIR DE DONALD TRUMP ET SURTOUT CE QUE L'ON VOIT DEPUIS DÉBUT 2026, SIGNE-T-ELLE LA FIN DE L’OCCIDENT EN TANT QUE « BLOC » GÉOPOLITIQUE ?

Je pense que oui, parce qu’on considérait que les États-Unis étaient un peu à la tête du monde occidental, qu’on appelle toujours (ce qui me paraît totalement anachronique) « le monde libre », terme qui fait référence à une époque révolue. En tout cas, il y a eu une rupture très clairement entre l’Europe et les États-Unis avec le retour de Trump.

L’Europe ne s’y attendait pas, parce qu’elle pensait que le premier mandat était simplement une parenthèse. Alors que déjà, on a pu voir sous Joe Biden que les États-Unis ne nous voulaient pas du bien, ne serait-ce qu’avec l’affaire AUKUS, ce contrat de sous-marins entre l’Australie et la France qui a été arrêté brutalement au profit des États-Unis.

Mais à l’époque du premier mandat de Donald Trump, il y avait encore une administration à la fois militaire, civile, qui fonctionnait de manière traditionnelle. Ce que Donald Trump n’a pas du tout apprécié, parce qu’il considérait qu’ils étaient des empêcheurs de tourner en rond. Il a donc préparé son deuxième mandat venant avec une équipe fidèle, composée à la fois de « MAGA » [NDLR : « Make America Great Again »] et de néoconservateurs ralliés, mais qui en tout cas sont loyaux à sa politique.

Tout ce qu’il fait aujourd’hui, en réalité, il l’avait annoncé durant son premier mandat, notamment le rapprochement avec la Russie. Il n’y avait pas la guerre, certes, à ce moment-là, mais sa fascination pour Poutine existait déjà. Et s’il n’a pas pu mener à bien le rapprochement avec la Russie, c’est parce que précisément sa première administration l’en avait empêché.

On se souvient de la rencontre d’Helsinki en 2018, qui devait être un prélude à une visite de Trump à Moscou et à une visite de Poutine à Washington. Trump avait beaucoup choqué en donnant raison à Poutine contre ses propres services de sécurité. Et donc, son administration l’a empêché de mener à bien ce qu’il voulait faire. Mais depuis son retour au pouvoir, il relance cela.

Le reste, on a pu le voir, effectivement, en ce début d’année 2026 extrêmement riche en événements. D’abord l’enlèvement de Maduro, un dictateur, certes, mais enlevé de manière illégale, même avec une légalité de façade prétextant qu’il était un narcoterroriste recherché. Cette opération spéciale, parfaitement réussie sur le plan militaire, peut poser quand même des problèmes.

LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE TRUMP « S’INSCRIT DANS UNE LOGIQUE D’HÉRITAGE »

Puis l’affaire du Groenland, où pendant quelques jours, le monde entier a vibré et s’est inquiété de la volonté de Donald Trump de mettre la main, soit de manière diplomatique, soit par la force, sur cette île. On parle quand même de l’annexion, sous une forme ou une autre, d’un pays, qui plus est membre de l’OTAN – pas exactement, puisque c’est un territoire associé au Danemark, mais lié à l’OTAN.

Ensuite, il y a des risques d’intervention en Colombie, au Mexique, à Cuba (qui serait une revanche sur le débarquement raté dans la Baie des Cochons en 1961), et l’Iran. Ses installations militaires ont déjà été frappées l’été dernier, ce qui était plutôt une bonne chose, parce que cela a affaibli le pays – avec le concours d’Israël qui a adopté la stratégie de la pieuvre en coupant tous ses tentacules : le Hezbollah, le Hamas, les Houthis, quelques milices également dans la région.

On a pensé au début que Trump avait une politique isolationniste, mais en réalité, c’est aussi une politique impérialiste. C’est America First, c’est « Make America Great Again ». Tout cela s’inscrit dans une logique d’héritage. Il veut laisser sa legacy en agrandissant le territoire, comme l’ont fait des présidents américains avant lui, en proclamant sa doctrine surnommée « Donroe » : le retour au contrôle étatsunien, depuis l’Alaska jusqu’en Terre de Feu, sur tout ce qu’il appelle l’hémisphère occidental.

« Donroe », c’est un peu étrange comme formulation, mais cela révèle bien ses intentions. Ce qui a des implications sur les relations avec la Chine et avec le Sud global aussi, parce que cela met un coup d’arrêt à cette présence chinoise très dominante. Cela signifie qu’il remet la main sur la région dont il considère qu’elle lui appartient. D’ailleurs, il a rebaptisé le Golfe du Mexique en Golfe d’Amérique. Il y a de nombreux symboles à cet égard.

Enfin, autre chose me semble plus grave : son hostilité vis-à-vis des Européens. Il l’avait aussi annoncée pendant son premier mandat, et je m’étonnais que personne n’y ait fait attention, donc je le rappelais très souvent. Il avait dit que les Européens sont des ennemis pires que la Chine, et que quand il en aurait fini avec la Chine, il s’attaquerait à eux.

JUSTEMENT, L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE EUROPÉENNE VOUS SEMBLE-T-ELLE ATTEIGNABLE ? QUEL RÔLE LA FRANCE PEUT-ELLE JOUER DANS CETTE PERSPECTIVE ?

L’autonomie stratégique, la France en parle depuis très longtemps, en particulier depuis 1998 et l’accord franco-britannique de Saint-Malo sur la mise en place d’une défense européenne autonome. Ce principe a été acquis au sommet d’Helsinki en 1999. Puis un certain nombre de procédures a été mis en place.

Mais les Britanniques ont toujours veillé avec, sinon l’aide des Américains, du moins sur objurgation américaine, d’éviter une duplication des moyens. Ce qui fait que l’UE n’a pas pu développer complètement ses instruments. Elle a tout de même pu faire une vingtaine d’opérations autonomes dans les Balkans, en Afrique, plutôt avec succès, d’ailleurs. Mais il s’agit d’opérations de type corps expéditionnaire, et non de défense collective.

La défense collective restait dans le cadre de l’OTAN alors que la France, depuis le début de la construction européenne, plaidait pour une « Europe puissance ». Cette formule, nos partenaires l’ont rejetée, parce qu’ils comptaient sur le parapluie américain. Ils préféraient sans doute une tutelle lointaine à une tutelle proche comme celle de la France, et l’autonomie stratégique n’a pas beaucoup progressé.

Le discours du Président de la République à la Sorbonne, en 2017, donnait des objectifs, y compris en matière de défense, avec la création d’un certain nombre d’instruments, y compris financiers, et le rapprochement avec le Royaume-Uni – ce qui est un peu paradoxal, puisque c’est eux qui ont empêché de progresser dans la défense européenne, et qui aujourd’hui finalement sont les plus proches de nous.

Mais tout cela reste, je ne dirais pas un vœu pieux, mais une question de volonté politique. Parce qu’on a toujours dit à nos partenaires que ce n’était pas contre les États-Unis ni contre l’OTAN. Mais qu’au cas où les États-Unis ne seraient pas prêts à nous suivre, ne partageraient pas nos intérêts, c’était la capacité d’œuvrer ensemble et de pouvoir se défendre ensemble.

La France n’a pas réussi à convaincre. Aujourd’hui, de plus en plus, face au comportement hostile des États-Unis, il y a effectivement une vraie réflexion, il y a des déclarations ici et là, y compris du chancelier Merz et de plusieurs autres États. Après, confrontés à la réalité, cela devient difficile et on retrouve les divisions.

« S'IL Y A UN DOMAINE OÙ LES EUROPÉENS DEVRAIENT FAIRE POIDS ÉGAL AVEC LES ÉTATS-UNIS, C'EST L’ÉCONOMIE »

On se félicite d’être intervenus au Groenland en envoyant quelques soldats en avant-garde pour montrer notre résolution. On fait valoir que c’est grâce à l’unité des Européens, mais seuls huit pays y sont allés, et l’Italie a dit d’emblée qu’elle n’y serait pas. Les pays d’Europe de l’Est, qui ne sont intéressés que par la menace russe, n’y sont pas allés non plus.

Ensuite, en matière d’armement, c’est très difficile. Cela implique d’avoir une véritable base industrielle et technologique de défense, et aussi d’acheter européen. Or nombre de pays, y compris les Danois menacés par les États-Unis, continuent à acheter des F-35, avions sur lesquels les Américains conservent une mainmise même une fois qu’ils sont vendus. Tout cela est donc problématique, cela risque de prendre énormément de temps.

Je crains que beaucoup d’Européens restent dans la même illusion, en se disant : « Trump, c’est une parenthèse, on va revenir à la normale. Il va y avoir les élections de mi-mandat, ça va être la fin de son pouvoir absolu. » Ensuite, ils se diront « Il y a les élections de 2028 ». Mais J.D. Vance peut aussi les gagner et ce n’est pas un ami des Européens, surtout de l’Union européenne ! C’est l’Union européenne qui cristallise les hostilités. Donc pour cette raison-là, l’autonomie européenne prendra du temps.

Pour l’instant, l’Europe n’a ni les capacités logistiques, ni les moyens en termes de renseignement – je sais que le Président de la République a déclaré que 40% de ce qui était fourni aux Ukrainiens en termes de renseignements est français, mais je ne suis pas sûre que ce soit la même qualité. En termes de munitions, on n’y est pas non plus. Donc il y a un vrai problème en matière d’armement. Sans compter tout ce qui est intelligence artificielle, haute technologie que l’Union européenne n’a pas. Voilà pour l’autonomie militaire.

Et pour permettre l’autonomie militaire, il faut aussi l’autonomie dans le domaine scientifique et économique. Et alors qu’on est le plus grand bloc commercial du monde, il faut avoir la volonté d’utiliser les outils dont on s’est dotés, comme l’instrument de coercition. Alors que quand Donald Trump a convoqué les Européens en la personne d’Ursula von der Leyen dans son golf en Écosse, nous nous sommes inclinés sans négocier.

Or, ce qui a fait plier Donald Trump avec la Chine, c’est que la Chine a dit non. Certes, sur le plan économique, la Chine a du poids. Mais s’il y a un domaine où les Européens devraient faire quand même poids égal avec les États-Unis, c’est le domaine économique. Et on ne l’a pas fait.

Donc voilà, on en est loin. Je crois qu’il y a une prise de conscience évidente, que c’est une priorité absolue des Européens. Mais ce ne sera pas demain.

La France, on l’a vu, a souvent un effet d’entraînement. Nous sommes une puissance dotée, membre permanent du Conseil de sécurité, ce qui nous donne un poids supérieur à celui des autres. Malheureusement, on est en difficulté économiquement, et ça joue.

QUE RECOUPE EXACTEMENT LE TERME DE « SUD GLOBAL » ? CETTE NOTION VOUS SEMBLE-T-ELLE PERTINENTE ?

Si vous en parlez à nos politiques, ils vous diront que le Sud global, ça n’existe pas. Il n’empêche que ces pays utilisent ce terme, et qu’un ressentiment a été réveillé au moment de la guerre en Ukraine : « Vous nous dites que quand vous avez une guerre en Europe, c’est une guerre mondiale et qu’elle doit nous intéresser, alors que ce qu’il se passe chez nous ne vous intéresse pas. » Ce ressentiment est partagé par beaucoup de pays. C’est un peu « le reste contre l’Ouest », le reste du monde.

Les contours de ce « Sud global » sont difficiles à définir aujourd’hui. On y trouve à la fois des puissances émergentes comme l’Inde, le Brésil, l’Argentine, l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud, et d’autres pays plus petits, mais c’est quand même très largement la Chine qui domine cet ensemble.

Initialement, deux institutions existent dans le sud. Les BRICS, et l’Organisation de coopération de Shanghai. Ces deux institutions ont évolué et ont pris de l’importance à mesure que le G7 perdait de sa pertinence et de sa visibilité. Mais elles ne sont pas du tout structurées.

Le Sud global n’est pas composé de pays homogènes, mais il n’empêche qu’aujourd’hui, il représente à peu près la moitié du monde, et environ 40% du PIB mondial. Ce n’est donc pas négligeable, il faut compter avec. Les BRICS se sont élargis, avec six nouveaux pays, alors qu’il y avait une quarantaine de candidats. L’Organisation de coopération de Shanghai a fait son « coming out » à Tianjin en septembre 2025 lorsqu’on a vu le président chinois, entouré de Poutine et de Narendra Modi, qui jusque-là avait des difficultés avec la Chine.

AVEC LE SUD, « IL FAUT QU'ON SOIT UN PEU MOINS ARROGANTS ET MOINS DONNEURS DE LEÇONS »

J’ai passé dix ans dans le système onusien, à la fois à la mission permanente de la France auprès des Nations unies et comme directrice des organisations internationales et des Nations unies au Quai d’Orsay. Il y avait ce groupe des 77 qui existait, mais il était frustré et minoritaire. Et en 2022 on s’est aperçu, au moment des votes sur l’Ukraine, qu’ils ne votaient pas avec nous : soit ils s’abstenaient, soit ils ne venaient même pas voter. On constatait de plus en plus cette rupture entre ces deux mondes.

Ce n’est pas une fatalité, mais il faut qu’on change de ligne, qu’on soit un peu moins arrogants et moins donneurs de leçons. Nous devons accepter de discuter avec chacun de ces pays (surtout pas avec un bloc), de manière plus respectueuse, afin de voir ce qu’on peut faire ensemble. Le Président de la République a commencé avec ses voyages en Inde, au Vietnam ou en Indonésie. Cela montre une prise de conscience et une volonté de se rapprocher de ces pays.

La France est en difficulté avec les pays du Sahel, bien entendu, d’où nous avons été chassés. Mais je crois qu’il faut que l’Union européenne, qui avait un tissu de relation et des accords avec ces pays, les aborde différemment. Nous ne devons pas nous inscrire dans une relation de bloc à bloc, qui est la tendance des Chinois et des Russes. Lors de la réunion des BRICS à Kazan autour de Vladimir Poutine, en octobre 2024, la presse russe a commencé à parler de majorité mondiale.

POURQUOI PEUT-ON PARLER DE « NOUVELLE GUERRE FROIDE » ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LA CHINE ?

Parce qu’il s’agit d’une rivalité systémique d’un type différent de celle qui existait du temps de la première guerre froide, qui n’avait pas de dimension économique puisque l’URSS ne comptait pas sur ce plan. Cette rivalité n’est pas non plus idéologique, parce que d’un côté, les Chinois se moquent totalement des régimes des uns et des autres, et de l’autre, Trump est totalement indifférent à la défense de valeurs ou de la démocratie.

Cette rivalité est systémique au sens où l’on s’inscrit dans le cadre du piège de Thucydide : la puissance confirmée a peur de la puissance montante. L’ancien conseiller pour l’Indopacifique de Joe Biden avait déclaré : « L’Angleterre a repris le flambeau de la France. On a repris le flambeau de l’Angleterre. Et il est hors de question que ce soit aujourd’hui le tour de la Chine. » J’en parle dans mon dernier livre.

Aujourd’hui, le nerf de la guerre est technologique, et c’est quand les États-Unis ont décidé d’interdire la vente de puces miniaturisées à la Chine que cette guerre froide a commencé. Dans ce contexte, Taïwan est très important, avec la société TSMC qui est la meilleure au monde pour la fabrication de puces. On ne sait pas ce que fera Xi Jinping, ni Trump d’ailleurs. Lors de son premier mandat, il avait montré un globe terrestre en disant : « Voyez où est la Chine. Voyez où est Taïwan. Et donc nous, on n’ira pas. » Je ne pense pas qu’il fera une guerre à la Chine autour de Taïwan, et je ne suis pas sûre que les Chinois envahiront Taïwan, ils essaieront plutôt de l’étouffer. Mais rien n’est prédictible… Les Américains ont ouvert une usine TSMC en forçant un peu la main aux Taïwanais, reste à voir s’ils parviendront à acquérir les mêmes compétences. Ce qu’ils ne veulent pas, évidemment, c’est que Pékin mette la main dessus. La Chine travaille sur la miniaturisation, elle a fait beaucoup de progrès mais n’en est pas encore au niveau de Taïwan.

EN QUOI LA CHINE ET LA RUSSIE, DEUX PAYS À « L’AMITIÉ SANS LIMITES » SELON LEURS TERMES, SONT-ELLES AU CŒUR DE LA RECOMPOSITION ACTUELLE DU MONDE ?

Parce que ce sont les deux puissances continentales, deux membres permanents du Conseil de sécurité, même s’il est aujourd’hui paralysé. Quand j’ai quitté la Russie, le directeur d’Asie à leur ministère des Affaires étrangères, qui est aujourd’hui ambassadeur de Russie à Pékin, m’avait dit : « Grâce à Donald Trump, on n’a jamais eu d’aussi bonnes relations avec la Chine depuis Catherine II », au XVIIIe siècle. C’est quand même une déclaration incroyable ! Pour mon livre, je suis remontée très loin en arrière, avant Catherine II, et j’ai constaté qu’il disait vrai.

Les relations ont été bonnes quand les deux empires étaient à peu près à égalité. Mais quand l’empire mandchou a commencé à décliner, au XIXe siècle, les Russes en ont profité, et l’empire tsariste a pris un million de kilomètres carrés dans la région de l’Amour. Pendant la période communiste, cela a été encore pire, alors qu’on aurait pu penser que ça les rapprocherait. Il y a eu un accord d’amitié, une alliance du « grand frère » russe avec le « petit frère » chinois. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, la Chine ne veut plus aucune alliance : le grand frère a fait preuve d’un mépris total pour le petit frère. Cela a provoqué un schisme dans le mouvement communiste qui s’est répercuté dans le monde entier.

« IL N'Y A PAS DE SYMPATHIE NATURELLE ENTRE LES PEUPLES RUSSE ET CHINOIS »

Il a fallu attendre l’arrivée de Gorbatchev pour la réconciliation entre les deux pays. Mais il en est resté une inimitié entre les peuples, ou sinon une inimitié, au moins une absence de compréhension et d’intérêt. Ces deux cultures n’ont rien à voir. Les Russes se revendiquent d’une culture européenne, même si, aujourd’hui, Poutine parle d’eurasiatisme pour des raisons politiques. Mais les Russes n’adhèrent pas à cela, ils considèrent les Chinois comme des paysans un peu arriérés, n’ayant pas complètement mesuré l’évolution de la Chine.

Quant aux Chinois, ils conservent une certaine rancœur de la manière dont ils ont été traités. Et puis, ils estiment que la Russie est un échec, parce que l’Union soviétique avait beaucoup plus que la Chine : de grands laboratoires, de grandes universités, des grands mathématiciens et scientifiques, alors qu’en Chine la révolution culturelle avait fermé les universités. Aujourd’hui, la Chine est première dans un grand nombre de domaines, y compris l’intelligence artificielle.

Il n’y a donc pas de sympathie naturelle entre les deux peuples et d’intérêt entre les cultures. En revanche, il y a un choix délibéré, stratégique, fait par Xi Jinping et Vladimir Poutine, de partenariat stratégique, d’« amitié sans limites », fondé sur le fait qu’ils ont un ennemi commun, et que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». C’est vraiment un adage qui, en diplomatie, fonctionne toujours.

La Chine, je pense, n’a pas apprécié l’invasion de l’Ukraine, parce qu’elle est contre l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays. Elle avait de très bonnes relations avec l’Ukraine, il y avait des milliers d’étudiants chinois dans le pays et une coopération, y compris sur le plan nucléaire. Mais la Chine n’a pas intérêt à l’échec de la Russie, dans la mesure où ils ont cet ennemi commun et ont intérêt à maintenir des relations étroites.

SANS LE SOUTIEN DE LA CHINE, LA RUSSIE POURRAIT-ELLE TENIR ?

Il est clair qu’en important le gaz et le pétrole qui étaient interdits en Europe, la Chine a permis à la Russie d’alimenter son effort de guerre. Et par ailleurs, même si elle s’abstient de vendre des armes, elle fournit des machines-outils contenant des produits de nature duale qui peuvent être utilisés pour la guerre.

Cela permet à la Russie de compenser les sanctions de l’Union européenne, que la Chine ne considère pas violer, puisque pour elle, ce ne sont pas des sanctions légales dès lors qu’elles n’ont pas été validées par le Conseil de sécurité. Quand elle est menacée par les États-Unis, elle fait un peu attention parce que des sanctions peuvent toucher des usines chinoises. Elle est prudente. Mais il est vrai que la poursuite de ce commerce aide quand même la Russie.

Leur volonté commune, c’est d’avoir un monde qui ne soit plus dominé par les règles occidentales. Un monde dédollarisé, qui empêcherait les Américains de prendre des sanctions extraterritoriales. Ils luttent contre les ingérences dans leurs affaires intérieures ou celles d’autres États qui appartiennent au Sud global. Ils ont cette vision commune d’un monde multipolaire, à l’inverse de l’hégémonie américaine ou occidentale.

EN TERMES DE PERSONNALITÉ ET DE GOUVERNANCE, QUELS POINTS COMMUNS VOYEZ-VOUS ENTRE XI JINPING ET VLADIMIR POUTINE, QUE VOUS AVEZ RENCONTRÉS À PLUSIEURS REPRISES ?

Oui, je les ai vus assez souvent tous les deux. Xi Jinping, dans les contacts avec l’étranger, est quelqu’un de plus souriant, de plus débonnaire. Pas comme Vladimir Poutine qui est toujours impavide, un peu « pokerface ». Il ne sourit pas avec les étrangers, alors qu’il sourit et rit beaucoup en Russie. C’est ce qui m’avait frappé quand je suis arrivée.

En interne, leurs deux régimes se sont durcis et ont privé de liberté un certain nombre de gens. Il n’y a plus de liberté de l’information. Il y a contrôle de l’Internet, il y a emprisonnement des opposants. Effectivement, il y a là quelque chose qui les rapproche. C’est le cas aussi, comme je le disais, de leur vision du monde, un monde qui ne soit pas occidental mais multipolaire et que dans leur tête, ils puissent plus ou moins diriger.

Les deux s’entendent très bien : je les ai vus ensemble, et ça transparaît tout à fait. Ils ont le même âge aussi, à un an d’écart, je pense que cela compte : ils ont vécu, certes pas de la même manière, les mêmes événements mondiaux. Ils rêvent d’immortalité : ce sont des dirigeants âgés qui aimeraient bien rester au pouvoir de manière indéfinie. Poutine a fait modifier la Constitution pour rester au pouvoir jusqu’en 2036. Xi Jinping est là pour un temps indéterminé, alors que son prédécesseur Deng Xiaoping avait fixé la règle d’une alternance tous les 10 ans.

Il y a plus donc de proximité entre les deux dirigeants qu’il y en a entre les deux peuples, pour des raisons idéologiques mais également géopolitiques ou stratégiques.

PENDANT VOS DEUX MANDATS À LA PRÉSIDENCE DU CA DE L’IHEDN, COMMENT L’INSTITUT S’EST-IL ADAPTÉ À CE CONTEXTE STRATÉGIQUE ?

L’Institut s’est beaucoup transformé sous l’égide des trois directeurs que j’ai connus. Je peux citer la session nationale unique et ses cinq majeures, effective depuis 2021. L’accent a aussi été mis sur les sessions en région. C’est très important, puisque l’action de l’IHEDN ne peut pas se cantonner au 7e arrondissement parisien.

La présence d’auditeurs ultramarins a été renforcée, tant dans la session nationale qu’avec des sessions en région organisées outre-mer. Je souligne aussi le renforcement des cycles en intelligence économique, et des cycles Jeunes. On a remis en place un conseil scientifique, qui avait été abandonné depuis plusieurs années, et le secteur de la recherche a été développé. À cet égard, l’action du Fonds de dotation de l’IHEDN et de ses deux chaires est importante.

Ces évolutions ont permis d’ancrer effectivement l’IHEDN dans la réflexion et la formation stratégiques en France. Avec les menaces qui pèsent clairement sur la France et l’UE, il est important de se préparer à y répondre, aussi bien dans le domaine militaire stricto sensu que dans celui des actions hybrides.

Il était indispensable de développer ces différentes dimensions, et l’IHEDN l’a très bien fait. Désormais, l’afflux de candidatures est sans précédent, parce que c’est une excellente formation, tous ceux qui l’ont suivie en sont absolument enchantés et la recommandent à d’autres. Ce nombre record de candidatures montre que la contribution de l’IHEDN à l’esprit de défense et à la réflexion stratégique est devenue incontournable en France.

L’important est que le directeur et le président du conseil d’administration travaillent en bonne intelligence. Cela a été le cas pendant mes deux mandats.